Slow motion



Au début, il a fallu vaincre l'effroi.


Survivre, survivre aux nouvelles et aux discours, aux autres nouvelles prolongeant les discours. Survivre à cette inconnue dans laquelle X et Y pouvaient, sans le savoir, être porteurs de ce satané virus au nom de bière mexicaine. Survivre aux quand ? Combien ? T’as entendu ? Tu en sais plus, toi ?


Suite à l’annonce brutale mais nécessaire du quarantenaire aux manettes, chacun s’est sagement reclus en sa demeure, laissant entrevoir des silhouettes désincarnées par le vis-à-vis des fenêtres.


Portes closes et mains bien lavées, voilà le lot du jour. Des jours.


Les pouls qui battaient la cadence ont peu à peu ralenti, et la panique a subrepticement laissé place au silence.

Un silence de nuit noire en plein jour.


En ce matin de mars aux allures de printemps précoce, tout est si paisible qu’on entendrait presque le battement d’ailes du papillon.


Le temps s’égoutte à mesure que l’on tourne les pages de nos vieux livres de poche, abandonnés là depuis 2006, poussiéreux mais toujours empreints de poésie.


Temps trop long pour certains qui n’en peuvent déjà plus de faire les cent pas, non sans ignorer qu’une longue marche vers la liberté s’annonce. Liberté, liberté chérie.

(…) Sur la vitre des surprises Sur les lèvres attentives Bien au-dessus du silence J’écris ton nom (…) Sur la santé revenue Sur le risque disparu Sur l’espoir sans souvenir J’écris ton nom (…)

Éluard n’a jamais été plus à-propos.


Des cigognes masquées viennent déposer des paquets au pas des portes, puis disparaissent comme si de rien, laissant derrière elles des effluves de mets encore chauds préparés dans des cuisines froides.


Qu’il est étrange de se sentir plein de vide à remplir. « Avoir du temps pour soi », une notion encore inconnue qui nous met mal à l’aise. Cette effervescence qui, hier encore, nous poussait à tout ravager s’est insidieusement éteinte.


À mesure que les heures s’étirent comme du coton, chacun s’applique à dresser des listes pour combattre l’ennui. À faire aujourd’hui : néant.


Il nous faudra apprendre l’art de la vie en slow motion.


Lorsque la réalité affole plus que la fiction, l’humanité, habituellement effroyable de cruauté, se montre au contraire exemplaire de solidarité. Prenant conscience du chaos qu’elle a causé, de sa petitesse face à la toute-puissance des événements, elle tente de laver ses péchés comme ses mains. De renverser la vapeur comme dans un film de James Cameron, d'ôter son manteau de honte, aussi désagréable qu’un pull en laine qui pique.

Les courageux qui s’aventurent encore sur les trottoirs désertés se regardent avec douceur et parlent le même langage, troquant leur habituel dédain contre une empathie silencieuse.


Les boulangeries, supermarchés et tabacs font office de troquet où Jacques et Jean vont aux nouvelles, de loin. Et Martine, ça va ? Et les enfants ? Ça doit faire long pour eux...


Pour que la vie vainque toujours, on tente cahin-caha de combattre l'extraordinaire à grands coups de banalités. Les journées sont marquées d'un chiffre qui rassure nos cerveaux bien rangés : J1, J2, J3, ad libitum.

Comme le chiendent qui jaillit des sols les plus arides, ou la lumière qui transperce la moindre fêlure, la vie vaincra toujours.


À faire aujourd'hui : chanter sur les balcons et répéter cent fois


la vie


vaincra


toujours.


Crédit photo : Paris, le 18 mars 2020, Mathieu Menard / Hans Lucas, AFP.

26 views0 comments

Recent Posts

See All