Printemps



C'était un jeudi. De ceux où le printemps, aguicheur, révèle çà et là quelques bourgeons comme on laisse entrevoir le bombé d’un sein.


Sur l’eau marécageuse, les rayons du soleil se brisaient en une myriade d’étoiles plus scintillantes les unes que les autres. Dans mes oreilles, le quatuor Stevens jouait Le carnet à spirale de William Sheller :

Je garderai dans mon carnet à spirale Tout mon bonheur en lettres capitales À l’encre bleue aux vertus sympathiques Sous des collages à la gomme arabique

La plénitude résidait dans cet instant-là, assise sur un banc à regarder l’astre du jour se refléter dans un semblant de lac vitreux épaissi par la vase.


Je me laissai traverser de part en part par ces filaments chauds comme une fournaise, prête à croire un instant que la vie n’était peut-être pas si merdique, accueillant à bras ouverts la jeune femme que j’étais avant qu’une marée d’incertitudes ne me fasse boire la tasse.


D'ordinaire, quand mes entrailles sont en plein trip, je me demande comment font les autres. Sont-ils heureux toutes les minutes de toutes les heures ? Ne voient-ils pas par la fenêtre grimacer les ombres du soir ? Cette tendance à triturer ses plaies en écoutant son cœur battre trop fort n'est-elle pas universelle ?


Enveloppée dans une certitude réconfortante, je me persuadai que, comme moi, chacun recompte ses dents après s’être bouffé le trottoir, s’appliquant à masquer son désarroi derrière un visage réjoui, feignant d’avancer sur un long fleuve tranquille en évitant çà et là deux ou trois requins.


Chacun morfle et encaisse, déguste et ramasse sa carcasse en trinquant à la santé de ses démons intérieurs. Personne n'y coupe mais personne n'en parle, les banalités d'usage tout au plus.


Et, dans ces moments d'interminable chute où le palpitant semble prendre le dessus sur l'unité centrale, il s'agit de s'offrir le luxe d'une transition sans trop d'accrocs.


Ce jeudi-là, sur mon banc couronné par le ciel, le cœur triomphant, je témoignai du retour de toutes sortes d'oiseaux. Dans quel pays exotique avaient-ils passé l'hiver ?


J'imaginai des eaux à n'en plus finir, des paysages humides teintés de bleu et de vert où tout pousse comme du chiendent. Où le fruit, si mûr et juteux, se cueille à même la branche. Où la fleur et le coquillage font office de collier.


J'imaginai des jours et des nuits sous une chaleur de plomb, de celles qui fatiguent même les corps les plus robustes. Le banc se faisant barque, je voguai moi aussi vers des îlots secrets peuplés d'animaux minuscules, vers des contrées d'un autre âge où le bénitier devient assiette et la sieste est l'unique marqueur du temps.


Par leur chant, les oiseaux revenus des îles m'invitaient au voyage, et la vie n'était en somme, pas si merdique.

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