Le toit du monde




Nul n'a jamais connu l'extase autrement que sur le toit du monde.


Autour de moi, le bleu macule tout de la terre au ciel. Bleu roi, turquoise, Klein, pétrole, nuit, Majorelle, saphir ou indigo. Un bleu qui ne connaît pas la pâleur de septembre.


La douce brise emporte avec elle l’odeur des pins parasols, accrochés au massif comme à un rêve, toutes racines dehors. Des lauriers roses aux bougainvilliers, la végétation dense et odorifère dans laquelle se cachent les lézards revêt des couleurs exquises et exalte tous mes sens.


Je mesure ma chance de me trouver sur ce bout de terre sacré où tout semble naître sans jamais mourir. Où les pans rougissants des montagnes sont comme des peaux de cuir brûlées par mille heures de soleil.


Jonchée çà et là de roches pourpres, la grande bleue est criblée de diamants. J’admire ses eaux sombres scintiller comme un bijou en m’imaginant y plonger ma tête lasse. M’enliser dans ce liquide iodé pour y enfouir mes névroses.


Éblouie par tant de reflets moirés – comme lorsque l’on regarde une lumière trop vive trop longtemps –, je me laisse bercer par la danse langoureuse que la houle s’applique à reproduire ad libitum.


J'arrache au jour des minutes de soleil pour m'en faire un manteau.


Ici, c'est certain, la nuit qui va du dimanche au lundi – qui donne envie de hurler comme six loups – ne suscite ni angoisse ni perdition.


Les vagues viennent immuablement se fracasser sur les pierres vaseuses, engageant sans relâche leur gueule amochée dans un nouveau duel. Au-dessus d'elles, les mouettes moqueuses paradent en formant des cercles à en donner le tournis.


Les nuages s'apparentent à de fins draps blancs fraîchement tirés sur l'azur.


S’il ne devait me rester qu’un souvenir, j'emporterais celui-ci.


« Un jour, c'est là que je vivrai », me dis-je du haut de mon rocher. « Un jour, je n'aurai pour horizon qu'un camaïeu de bleu. »


Je me complais alors dans la perspective de cette vie rêvée qui me tend les bras. À cet instant T, prendre le large et un aller simple ne m'a jamais paru aussi facile.


Le petit arbre planté dans un coin obscur de mon cerveau poursuit sereinement sa croissance. Lui qui, d’ordinaire, m’abrite de son ombre semble avoir en secret formé les fruits d’un renouveau de plus en plus palpable.


En ce matin de septembre, tout est aussi calme en dedans qu’au-dehors. Je suis exactement là où je dois être dans la plus parfaite plénitude.


Sur mon bout de roche rouge surplombant la baie, tout me traverse sans m’atteindre, tout est chaleur et volupté, tout est calme derrière mes paupières, et c’est d’ici que j’écris.

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