Intérieur nuit



Qu’est-il advenu des soirs de fête ?


Dans la vie d’avant, la foule et ses mirages abrogeaient la solitude. On écoutait de l'électro crade en buvant de la bière chaude. On pogotait dans des salles de concert au son tout pété. Nul ne savait que le globe serait bientôt mis sous cloche, et que la peur des rues pleines viendrait remplacer les coups d’épaule involontaires.


Dans la vie d'avant, une fois les clés jetées négligemment dans ce vide-poche trop plein ramené de Lisbonne, je retraçais le fil d’une énième nuit mémorable.


C’était vers 3h que je prenais la plume (les liquides narcotiques m’ont toujours fait perdre le sommeil). En brindezingue, mes paupières refusant de s’étreindre, je maniais les mots comme personne, me laissant emporter par un flot d’idées que seule l’aube savait calmer.


Mes doigts semblaient comme des pantins de bois dont les ficelles seraient agitées par un flûtiste invisible.


Vautrée dans mon sofa produit en masse, je consignais les faits divers du soir. Il était souvent question de brouhaha turbulent et de basses tantôt féroces, tantôt sourdes selon les va-et-vient des fumeurs.


Extraits choisis :


22 h 11. Dans ce café aux allures de wagon-bar, même les murs se donnent un genre. Des vélos vintage y sont placardés comme des trophées de chasse. Près du comptoir, j’entraperçois ce mec à qui j’ai roulé une pelle à la piscine du lycée en 2004. Les petites villes de province ont cela d’ennuyeux qu’elles abritent encore les fantômes du passé. Ses cheveux longs gominés lui donnent un air de mafioso, anciennement scout. Nos regards se croisent dans l’intermittence d’un stroboscope et nous adoptons tous deux l’air de ne pas y toucher.


23 h 02. Paco Rabanne a encore de beaux jours devant lui tant son One Million fait des ravages. Le DJ a visiblement pris un aller simple pour Ibiza. Si j’avais su, j’aurais emporté mon passeport. Nous savourons la franchise des amitiés fortes que l’alcool facilite, chacun mélangeant gaiement sa salive contagieuse en goûtant tour à tour les breuvages d’X ou Y.


0 h 12. Pire encore que les has-been, il y a les « wannabe » : ces plagiaires d’identité qui s’appliquent à reproduire les moindres faits et gestes des gens dans le coup. Accoudée au bar, celle-ci trimballe sa peine, utilisant un roman de Sartre comme dessous de verre. Je me dis c'est malin, cet accessoire savamment choisi lui donne un air d'intellectuelle qui passerait seulement pour une conne après deux Despe.


0 h 46. Passé une certaine heure, le mec qui faisait des blagues relou à 20 h 00 déclenche l’hilarité générale. « Eh gros, tu veux une blague à deux balles ? PAN PAN ! »


1 h 09. Plus éméché que le Tout-Paris, un jeune homme danse seul sur le trottoir dans la chaleur vulgaire du mois d’août. Arborant un sourire extatique qui parcoure son visage d’ouest en est, il irradie en pleine nuit noire, et son aura solaire rend tout jugement inadmissible.


1 h 28. Embrouille en la demeure : il est question de paquets de clopes volés et de grandes amitiés bafouées. Comme le dit le vieil adage, de l'amour à la haine, il n'y a qu'une taffe.


1 h 57. On a troqué l'électro crade contre le bruit des chaises que les garçons remballent. Le message est désormais clair : nous vous saurions gré de « ne pas trop tarder ». Tandis que l'on vide les cendriers remplis de tabac froid comme des églises, dans les verres à moitié bus stagnent des liquides multicolores évoquant vaguement les tropiques.


2 h 28. La populace s'éparpille dans les rues telle une nuée d'oiseaux. Elle chante fort et faux, crucifiant Balavoine sur l'autel de ses abus. Une fois les lumières éteintes, le silence nous rappelle qu'on est peu de chose. On baragouine du charabia en marchant dans les pas de nos propres fantômes. On a les mains moites à l'idée d'une énième insomnie. On piétine pour voler quelques secondes à l'obscurité. On ne veut pas avouer qu'on a peur lorsque les démons de l'intérieur nuit viennent rôder comme une meute. Il va falloir accuser le coup, leur faire face comme un homme ou se laisser bouffer.


2 h43. Je claque la porte et jette négligemment les clés dans ce vide-poche trop plein ramené de Lisbonne. Tel un choc thermique, le silence total qui précède l'aube est assourdissant. Vautrée dans mon sofa produit en masse, je retrace le fil d'une énième nuit mémorable. Pour quelques heures au moins, la foule et ses mirages auront, une fois de plus, abrogé la solitude.

84 views0 comments

Recent Posts

See All